« Mon fumier vaut plus cher que mon lait » : un salon de deuil et de combat

Cette année, la plus grande ferme de France était en noir et c’est un salon endeuillé qui ferme maintenant ses portes. Deuil de ceux qui font faillite, deuil de ceux qui en arrivent à s’ôter la vie parce que leur métier ne leur permet plus de vivre décemment, deuil des familles qui éclatent sous la pression des difficultés financières, deuil des jeunes qui ne pourront prendre la relève et assurer la pérennité d’un métier noble qui se donne, depuis toujours, pour mission de nous nourrir. Un deuil qui risque bientôt d’être celui de notre modèle agricole familial, fondé sur l’indépendance, la qualité et le savoir-faire ; un modèle unique qui s’effondre de plus en plus brutalement sous les coups de boutoir de la folie mondialiste et de la cupidité, érigée en dogme absolu à travers le libre-échange et la financiarisation à outrance.

Cette atmosphère, je l’ai immédiatement ressentie en arrivant avant l’ouverture au public afin de rencontrer les représentants de la filière laitière. Au-dessus des cornes des vaches, je peux voir les nombreux

T-shirts noirs accrochés sur lesquels il est inscrit « je suis éleveur, je meurs ».

Nous passerons le reste de la matinée dans le Pavillon 1, celui des éleveurs, le plus emblématique de ce Salon si cher au coeur des Français. La foule se presse maintenant dans les allées, mais l’atmosphère reste lourde. Sur des banderoles, noires comme les

T-shirts, « je suis éleveur, je veux vivre de mon métier ». Nous passons d’un groupe à un autre, c’est un temps d’échanges intenses. Si tous sont fiers de présenter leurs animaux et de vanter les mérites des races auxquelles ils se consacrent, le ton est grave et les conversations en reviennent rapidement à ce constat : leur situation est dramatique. Nous retrouvons de vieilles connaissances, représentants des filières, élus syndicaux ou éleveurs rencontrés lors de nos visites à Cournon

d’Auvergne, au Space de Rennes ou lors de nos déplacements de terrain. Même ceux qui faisaient jusqu’alors preuve d’un inébranlable optimisme semblent dépassés.

De nouveaux visages également. François Guéret, qui élève dans le Perche des Normandes, l’un des fleurons des races de notre pays, et explique, à côté de sa championne : « ma ferme est équipée d’un méthaniseur : il n’est pas normal que je gagne plus d’argent avec le fumier de mes vaches qu’avec mon lait… » Les jeunes éleveurs de la Fédération Nationale Bovine, qui, en me présentant un imposant taureau gascon, m’expliquent qu’aux prix actuellement payés, même les meilleures races bouchères – ces Gasconne, ces Parthenaises, ces Charolaises et ces Limousines qui m’ont été présentées – leur font perdre de l’argent. Sur leurs T-shirts rouges : « mon métier a un prix! » Tous sont scandalisés que 70% de la viande servie dans les collectivités publiques soit importée et que l’excellence française soit bradée pour quelques centimes de moins, au risque de faire rapidement disparaître leur métier et les siècles de savoir-faire qu’ils incarnent.

Sur la grande bâche agricole noire tendue le long de l’allée de prestige, j’ai lu un peu plus tôt : « Je suis le top de la qualité française mais ma passion ne suffit plus. » Derrière le constat, derrière cette atmosphère de deuil qui me frappait tout à l’heure, à travers toutes les rencontres de cette journée, je sens la volonté de combattre, combattre pour dépasser la colère légitime d’une immense injustice, combattre pour continuer à faire vivre cette passion que tous évoquent, les aînés qui ne veulent pas être les derniers à l’avoir vécue, les plus jeunes qui refusent de baisser les bras.

C’est ce combat que je veux porter quand je m’en prends au Commissaire européen à l’Agriculture, Phil Hogan, symbole de cette Union Européenne qui dicte mais n’assume rien, symbole de cette Union Européenne toujours plus faible avec les forts, mais toujours plus implacable avec ceux qu’elle a ramenés au servage. C’est ce combat qui mérite la mobilisation générale contre Bruxelles que j’appelle de mes vœux, pour imposer dès maintenant l’étiquetage obligatoire mentionnant l’origine de nos aliments, pour changer une

politique agricole devenue folle, pour rompre avec les traités de libre-échange qui nous mettent à la merci de nos pires concurrents, pour mettre fin à l’Europe du dumping social généralisé qui nous achève à petit feu et encourage les pires abus.

Face au désastre, il m’est impossible de me satisfaire d’avoir eu raison trop tôt. Tant que ceux qui continuent à se lever tôt chaque matin de la semaine pour nous nourrir ne se résigneront pas au sort atroce qui leur est fait, je veux continuer à mener ce juste combat. En scrutant les visites de mes adversaires au salon, je ne peux m’empêcher d’être inquiète. Un gouvernement qui s’aplatit comme toujours à Bruxelles et ne comprend pas la colère de ceux qu’il brade par faiblesse.

Un Parti Socialiste, qui peu de temps après ce désastreux événement, préfère m’attaquer et apporter son soutien à Phil Hogan que de s’intéresser vraiment à la situation de notre agriculture. Nicolas Sarkozy, qui enchaîne les approximations bravaches tout en se prenant magistralement les pieds dans son bilan. Alain Juppé, qui tente maladroitement de mettre ses pas dans ceux de son mentor Jacques Chirac, afin de ressusciter une époque qui n’est plus. Sa jovialité feinte fait d’autant plus peine à voir qu’il semble vraiment souffrir du ventre, à force de goûter à tout ce qui lui est proposé. Pavoiser, manger et sourire, est-ce vraiment le grand enjeu du moment ? En appeler à notre Histoire, même récente, pour faire du carton pâte, du Potemkine, est-ce vraiment digne ?

Je ne fais pas le même usage de notre Histoire que M. Juppé. Je me souviens, et je semble bien la seule, que c’est aussi pour défendre nos paysans contre les abus de la Politique agricole commune, que le Général de Gaulle lança en 1965 la politique de la chaise vide. Pour notre souveraineté et pour nos paysans. Alors que nous subissons maintenant la politique des mains vides de la Commission européenne, cet exemple historique prête à réflexion…

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